Vers les grands espaces de l’ouest Canadien

 

 


Dimanche 20 Mai au Dimanche 27 Mai : la traversée du Canada en van.

Durant les trois semaines et demie passées entre la Floride et le Québec, j’ai compris que l’écriture était un art que je ne pouvais travailler qu’une fois seul. Je suis bien trop occupé à profiter des Personnes qui m’entourent pour savoir m’isoler. Après trois semaines superbes passées en compagnie de Louise et Daniel, j’ai été tout aussi bien accueilli par Marcel et Louise-Ann. Difficile dans ces conditions à s’arracher de ces moments de partage pour retrouver une vie de solitaire. C’est pourquoi j’ai pris un peu mon temps pour reprendre la vie de baroudeur des grands espaces. Il est vrai que cela peut paraître étrange vu le programme à suivre, mais le voyage au long cours aussi nécessite de se remotiver en permanence. Essayer de ne pas s’habituer pour quelqu’un qui n’aime pas faire la même chose, cela reste aussi un challenge.

Ce dimanche 20 Mai au matin, je me remets donc en route. Cette fois-ci à bord d’un van. Au programme, plus de 3 500 km de traversée du Canada, d’Est en Ouest, pour rejoindre les Rocheuses par l’une de ses portes d’entrée : Canmore.

Après deux heures de route, je franchis la frontière de l’Ontario. Avec elle, c’est une plongée en pleine forêt dans des régions vallonnées. Il n’est pas dur de voir qu’à quelques mètres après la bordure de la route, tu tombes dans une forêt épaisse. Il s’agit d’un monde très inconfortable pour la plupart d’entre nous. Et ce, pour une raison très simple : il nous est inconnu. En effet, la civilisation de plus en plus virtuelle dans laquelle nous vivons, nous coupe des réalités du monde qui nous entoure. Se couper de ces vérités, c’est aussi ne plus s’apercevoir des déséquilibres que nous créons. Nous croyons être passés au-dessus des lois de la nature car cette dernière n’a plus aucune influence sur notre quotidien. Mais en nature, la deuxième chance n’existe pour ainsi dire pas. Il est triste de voir malgré toute la matière grise présente, que nous continuons de fonctionner par réaction et non par anticipation, accordant notre confiance à un système de croissance infinie dans un espace fini. Et c’est bien en ce sens que la nature nous impressionne tellement, parce que nous n’avons plus aucune faculté au changement, à la réelle adaptation.

Comme quoi, l’observation de la forêt qui nous entoure peut permettre de pousser la réflexion très loin.
Et pour en revenir au paysage autour de moi, il paraît évident que le Canada est le pays des lacs. Il y en a tous les 500m. Si la plupart sont naturels, j’en vois également beaucoup provenir du travail méticuleux des castors. Ce mammifère est trahi par les troncs accumulés d’un côté, et son nid de branchages de l’autre. Le tout est entouré de forêts denses mêlant dans un KO organisé, feuillus et conifères. Contrastant à leur base, le substrat alterne entre un sol sombre et l’affleurement du substratum rocheux. Et comme pour donner vie à ce tableau, les premiers jours de printemps font ressortir les animaux tels qu’oies, élans, biches pour ne citer qu’eux parmi tous ceux observés au cours de cette traversée. Je monte le camp sur les aires de repos le long de la transcanadienne en essayant de choisir celles en bord de lac. Je découvre petit à petit ce nouveau mode de voyage, plus confortable bien sûr, mais possédant son lot d’inconvénients également. Tu te crées ton espace et en quelque sorte, tu apparais tout de suite comme fermé dedans. Cela va demander beaucoup plus d’efforts d’aller vers les autres que lors d’un voyage à pied. C’est aussi l’objectif, voyager selon des manières différentes pour découvrir les rouages de chacun d’entre eux.
Après avoir contourné le lac supérieur (un des trois grands lacs situé au centre de l’Amérique du Nord) je quitte l’Ontario au bout de plus de trois jours de voyage. La frontière est nette. Alors que le froid s’est fait nettement sentir avec des températures négatives pendant la nuit sur l’Ontario, je plonge dans les grandes plaines et les autoroutes défoncées du Manitoba. Il faut alors s’imaginer un paysage plat, rural, avec de mon point de vue, aucun intérêt particulier. Mon objectif n’est pas là et je ne fais qu’y passer, peut-être y-a-t-il des choses spécifiques à voir beaucoup plus au Nord ou au Sud. Mais il semble bien que je traverse là, l’Etat pauvre Canadien. Avec lui, je retrouve cependant la douceur des soirées printanières. Il n’y a ni lac ni forêt, juste des champs à perte de vue. Pour couronner ce bel accueil, un très gros orage de plaine m’obligera à faire demi-tour et patienter une bonne demi-heure avant de pouvoir passer. Les rafales de vent avaient une prise parfaite sur le van et me déportaient beaucoup trop. Ces orages sont impressionnants. L’avantage c’est que tu vois cette masse nuageuse gigantesque de loin. Plus tu te rapproches, plus tu te rends compte de la taille du phénomène. Il te semble rouler droit dans la gueule de quelque chose prêt à te dévorer. En voyant passer les voitures au pas de l’autre côté, il te semble croiser un balai de rescapés, surgi de nulle part, tu ne vois plus à 100 m.

Le lendemain, nouvel État et nouveaux paysages, je traverse le Saskatchewan. Au début similaire au Manitoba (hormis les routes de meilleure qualité), je retrouve plus à l’Ouest des régions plus vallonnées. C’est bien confirmé, je ne suis pas fait pour les régions plates. Sur le trajet, je prends un couple d’auto-stoppeurs. Elle est québécoise, lui est mexicain. Ils sont en virée pour du woofing pendant 3 mois dans l’Ouest. Nous passerons la nuit derrière un stock de déchets sauvages mais devant malgré tout un beau coucher de soleil. Ça permet de changer de la monotonie des quatre précédentes journées en solitaire sur la route. Dommage qu’elle ait été maladroite au point de casser la seule chose qui fonctionnait dans l’installation du van, pendant que je prenais ma douche plus loin : l’interrupteur de la pompe à eau. Ils sont fauchés et ne proposent pas de donner une petite compensation, je ne leur demanderai rien non plus. Je les déposerai le lendemain et franchirai enfin la frontière que j’attendais. J’entre en Alberta. Avec elle, je me sais proche des Rocheuses convoitées. Mais avant cela, je m’apprête à faire un crochet, riche en histoire, vers le parc provincial des Dynosaures et le musée paléontologique mondialement reconnu de Tyrell.


Samedi 26 Mai : visite du parc provincial
En allant dans ce parc, je ne savais pas trop à quoi m’attendre. Sur le chemin qui y mène, je suis à nouveau entouré d’un paysage agricole complètement plat. Mais cette fois-ci, il me semble bien être plongé dans le grand Ouest, avec ces puits de pétrole positionnés un peu partout autour de moi. Vous savez, il s’agit de ces puits automatiques où un balancier parcoure inexorablement sa course de vas et vient, insensible à l’effort, insensible à la chaleur. Car il fait chaud, très chaud ici. Lorsque, dans ce décor de pionnier des herbes séchées traversent la route devant le van, un avant goût de Far-West se fait alors sentir. Il ne manque plus que les Cowboys et les Indiens! Un bon aperçu du ressenti à venir certainement dans l’Ouest américain.

Je me demande bien cependant, à quoi va ressembler le parc dans un environnement si plat. Jusqu’au dernier moment, tu circules sur une route parfaitement horizontale, jusqu’à ce que tout à coup, comme sorti de nulle part, un trou béant apparaisse devant toi. Il s’agit tout simplement d’une vallée, creusée au milieu de nulle part, par l’érosion de la rivière circulant en contrebas. Un travail de labeur lent, minutieux mais d’une force incroyable, ayant mis au grand jour, une alternance de roches datant de plus de 65 millions d’années. Et avec elles, les restes fossilisés des habitants de l’époque, les Dynosaures.
Le paysage est incroyable, dans un environnement semi-désertique, l’érosion du plateau sur lequel je roule depuis 2h, a permis de révéler une alternance de roches indurées et meubles, de tons clairs et de tons sombres, le tout dans un labyrinthe de sommets épargnés par la rivière. Il semble bien que tout cela ait été tissé avec une précaution extrême, faisant apparaître, telle de la dentelle, un fond de tableau d’une beauté à semi-cachée, à semi-révélée.
Hormis deux fossiles laissés aux visiteurs derrière des vitres, ce parc vaut davantage le détour pour son environnement que pour une quelconque découverte fossilifère. M’orientant vers le musée le lendemain, ce n’est donc pas bien grave pour moi. Le décor valait bien le détour.

Dimanche 27 mai : visite du musée Tyrell.
Il s’agit très certainement du, ou d’un des meilleurs musées paléontologiques au monde notamment pour la période des Dynosaures : le Mésozoïque. Il contient une collection impressionnante d’ossements de Dynosaures en tous genres, dans un parcours aussi ludique qu’instructif. Une belle plongée dans le passé et une belle mise à jour des cours suivis en Fac.

J’y passerai 5h avant de prendre la route pour atteindre enfin les Rocheuses. Entre-temps, je m’arrêterai à Calgary pour faire les provisions des deux semaines à venir. J’arrive finalement autour de 21h devant le centre

d’information du parc Kananasky où je me gare. J’ai à peine le temps de monter mon toit et de m’installer, qu’un officier arrive pour me déloger. Il ne me mettra pas d’amende mais prendra tout de même ma plaque et numéro de permis. Je suis prévenu, ici la liberté, tu ne l’as qu’en journée. Le soir venu c’est camping obligatoire ou sortie du parc. En l’occurrence, à 26-30$ le camping sans eau ni électricité, ce sera dehors, le long de la transcanadienne. J’ai un bon sommeil, la circulation ne me dérangera pas.


Lundi 28 mai (15 km – 600m D+ / 600m D-)
Le lendemain, je reviens donc à ma position de la veille pour prendre des informations sur le parc et ses randos. Deuxième coup d’arrêt, de nombreux parcours sont tout simplement fermés, en raison des risques d’avalanche ou de leur état (glissement de terrain…). Certainement que ce sera pire à Banff qui est un peu plus haut encore. Voilà voilà, perte de liberté le soir, et liberté partielle la journée, bon ça change de la Nouvelle-Zélande. Il n’y a donc pas de randonnée sur plusieurs jours à faire ici. « Ok dans ce cas à la journée vous avez quoi?
– Pas grand-chose de plus de 15 km. »
Ils m’en indiquent 2-3, et je sors de là un peu énervé par toutes ces contraintes. Mais bon, je me console en me disant d’un côté qu’il faut bien réguler l’affluence des touristes dont je fais partie, et de l’autre en changeant tout simplement mes attentes quant aux parcs ici. La liberté totale, ce n’est donc pas dans les parcs Canadiens qu’il faut venir la trouver!
Paradoxalement, ce sera en mangeant que je digérerai cet épisode. Et pour cela, il suffit tout simplement de changer ses objectifs en fonction de toutes ces nouvelles contraintes. Plutôt que de perdre du temps à expliquer le pourquoi du comment, il faut parfois passer rapidement à autre chose. C’est aussi cela le voyage, une adaptation permanente au changement, en en tirant les bons côtés pour laisser les états d’âme et énergies négatives derrière. Une fois le repas terminé, je me remets en route vers l’une des randos conseillées. Ma première au pays des grizzlys. Je me suis équipé pour l’occasion : bombe au poivre et machette. Je sais qu’il est conseillé de faire le mort dans un premier temps lorsqu’un grizzly attaque. Et, s’il persévère pendant plus d’une ou deux minutes, de se défendre. Je préfère de mon côté, me laisser la possibilité de me défendre directement selon la situation, en utilisant mes outils et l’environnement autour (un gros arbre notamment pourrait mettre un obstacle entre l’ours et moi, du moins j’essaie de me convaincre que je pourrais au moins un peu me défendre… 😁). Tout le monde à l’air assez confiant sur le fait de dire que si tu fais suffisamment de bruit, les ours s’en iront d’eux-mêmes, avant que tu n’arrives. Alors, en pénétrant dans le premier sous-bois, j’attaque à pleine voie des « Eh oh! ». Car si le chemin est bien tracé, les abords se sont quant à eux densément re-végétalisés avec l’arrivée du printemps. L’alternance de petits arbustes et des allées de sapins occultent souvent ton champ de vision périphérique. Les quelques personnes que je croise sont toutes en groupe, à l’exception d’une ou deux accompagnées de chiens. Je sais ne pas être dans la meilleure configuration en marchant seul. Mais si tu attends trop après les autres, peu de chances que tu avances bien loin. Je ne fonce pas tête baissée non plus, et me suis documenté sur les réactions à adopter. Le reste sera une question de hasard. Eh oui, ça s’apprend de marcher seul dans des milieux où tu n’es pas en haut de la chaîne alimentaire. Et je dois dire qu’il faut accepter l’éventualité de la mauvaise rencontre en essayant de s’y préparer du mieux possible. Pour autant, il ne faut pas non plus que cela devienne une obsession au point de te couper tout plaisir dans l’activité. L’équilibre dans les premiers temps est difficile à trouver.
Cependant, en gagnant en altitude, je finis par franchir la limite des arbres. Mon champ de vision s’éclaircit. Ma vue peut maintenant se porter sur l’horizon pour découvrir un panorama déjà exceptionnel. C’est le moment où tu relâches la pression. Les doutes sur les raisons qui te poussent à faire cela s’effacent. Les efforts deviennent imperceptibles. Les petits risques que tu prends deviennent justifiés. Ils participent certainement d’ailleurs, à amplifier l’intensité des émotions ressenties. Ton regard se perd dans l’immensité des vallées, des pics ou des glaciers qui t’entourent. La variété des couleurs, l’odeur des essences d’arbres en montée, la brise fraîche te vivifiant le corps surchauffé par la raideur des pentes gravies. Tous tes sens sont en éveil, aptes à vivre et ressentir l’instant présent comme s’il n’y avait ni passé, ni futur ; comme si tout devenait insignifiant devant le spectacle qui se déroule autour de toi.

En effet, je ne crois pas vivre d’autres moments où je sois autant dans l’instant présent que ceux passés au sommet des montagnes. En fait j’en suis persuadé.
Alors, assis au milieu de cette scène qu’aucun théâtre ne pourrait mimer, qu’aucun texte ne peut véritablement exprimer, je prends le temps de souffler… d’observer… de vivre.


Après 1h30 au sommet, je reprends ma route en direction de la forêt, pour rejoindre le lac que je surplombais. J’y passerai la fin de journée jusqu’au coucher de soleil. Le lendemain devant être pluvieux, je regagne mon campement de la veille à la nuit tombée, riche d’une première belle randonnée dans les Rocheuses.

Mardi 28 au Jeudi 31 mai (Canmore – météo pluvieuse)
Durant trois jours, la pluie fait son apparition. Avec elle, les nuages ont perdu en altitude occultant tous les sommets, et les températures sont redescendues d’un cran, avec du négatif pendant la nuit. Il a d’ailleurs neigé sur les sommets autour de la ville durant ces trois jours.

De mon côté, j’ai la chance d’avoir dans la ville un grand centre sportif municipal avec des installations de qualité. Au-delà de prendre des nouvelles des uns et des autres, cela me permet donc de faire 3 à 5h de sport par jour que je répartis entre muscu, cardio, piscine et escalade. Je finis chacune de mes séances par la décontraction d’un jacuzzi ou d’un hammam. Le tout avec vue sur l’extérieur. Il faut avouer dans ce cas que c’est l’avantage du voyage en van, tu peux aller vers des endroits où même par mauvais temps, tu pourras faire de l’activité. Je passe donc 3 bonnes journées malgré les mauvaises conditions.


Vendredi 1 juin (tour de van jusqu’au bout du parc Kananasky)
Je prends le temps de me lever ce matin, en attaquant la journée par une séance d’écriture. Le ciel reste nuageux, mais présente cette fois des éclaircies. Comme elles sont de courte durée et alternent avec un peu de pluie, je ne me lance pas sur une rando. Je décide d’aller au bout du parc Kananasky en van, à plus de 100 km de ma position. Si j’ai la chance qu’il ne fasse pas trop mauvais là-bas, je pense avoir quelques points de vue sympas. L’endroit est en effet le point d’entrée d’une randonnée que je souhaitais faire, avant d’apprendre qu’elle est fermée en raison des risques d’avalanche.
Très vite après mon départ, je réalise avoir pris la bonne décision. La route en elle-même est déjà extraordinaire. Elle serpente en fond de vallée entourée des hauts sommets et offre de superbes points de vue.

Au bout du parc, j’arrive après une heure de route à la destination escomptée. Il s’agit du lac Kananasky supérieur. Ce dernier se trouve dans un cirque glaciaire, entouré par des hauts sommets. Il présente également une presqu’île en son centre, comme pour sublimer l’osmose parfaite existante ici entre l’eau, le minéral et le végétal. Les images parlent d’elles-même :

D’autant plus que j’ai la chance d’avoir du soleil pendant près d’une heure.

Il me permet de pousser mon petit roadtrip jusqu’au point de vue tout aussi hallucinant sur le lac inférieur.
En effet, des nuages noirs massifs se sont agglomérés au-dessus de moi, mais ils laissent les rayons éclairer les sommets de l’autre côté de la vallée. Ce contraste d’ombre et de lumière, de nuit d’un côté et de jour de l’autre, afflige une dramaturgie naturelle au tableau se dressant devant moi, digne des plus grands Cocteau.


Même vu d’en bas, le spectacle des montagnes offre donc son lot d’émotions. Une fois n’est pas coutume, je n’aurais donc pas gagné ces beaux paysages à la sueur de mon front. Mais aux vues des conditions climatiques, j’accepte cette transgression pour aujourd’hui.

Samedi 2 juin (10 km – 1100 m D+ – 1100 m D-)
Je reprends enfin la rando aujourd’hui, par un circuit pas très long mais à pic. Tout le dénivelé, positif et négatif, se répartit en réalité sur 7 km.

Je peux donc me permettre de mettre les gaz avec mon sac à dos poids plume comparé à ce que j’ai connu. Autant vous dire que je n’ai vu personne me passer devant. Les jambes même après bientôt 3 mois, ont de bons restes. Il suffit de regarder les mollets pour voir qu’ils sont encore en forme.  La montée est très raide d’abord à travers la forêt de pins, puis, dès lors que tu passes la limite des arbres, sur des éboulis plus ou moins stables. Tout cela pour arriver sur une arête, et un sommet avec une vue imprenable.


La descente sera tout aussi sportive, de quoi mériter la relaxation du jacuzzi et hammam en fin de journée.

Dimanche 3 juin (16 km – 1100 m D+ – 1100 m D-)
J’ai repéré une autre rando à la journée sur laquelle je me lance en fin de matinée. Je ne croiserai que 2 personnes en 2h, dans une forêt dense où je retrouve la traversée de rivières, les arbustes denses bouchant la vue du bord de chemin. De parfaites conditions pour surprendre un ours. Petit aperçu en vidéo. Alors, je rode les cordes vocales en poussant la chansonnette. Pas simple de chanter en montant, mais c’est un excellent exercice de respiration. Malheureusement, après 4km, un panneau indique que la suite du trajet est fermée jusqu’au 15 juin, pour laisser la vie sauvage se régénérer. Alors bien que l’envie soit grande de continuer, je fais demi-tour, laissant le sommet et tout point de vue. Voilà une autre restriction dont on ne m’avait pas informé. Mais il s’agit ici d’une raison que j’accepte beaucoup plus facilement. Je m’en retourne au van, il est 14h30. De quoi m’orienter sur une autre petite rando que l’on m’a conseillé, pas très longue (5km en tout) mais là encore très pentue (800m D+ et D-). À nouveau je mets les gaz. Il est un peu tard dans l’après-midi et des nuages apparaissent. J’aimerais donc profiter de la vue du sommet avant qu’elle ne se bouche. J’atteins mon objectif après 1h d’efforts. Le sommet donne sur une falaise de plusieurs centaines de mètres de hauteur, devant laquelle je me place.

Je me régale une fois de plus, bien content d’avoir poussé pour atteindre un sommet aujourd’hui.

Me tenant debout à l’aplomb de celui-ci, Julie, une fille venant juste d’arriver m’interpelle : « arrête, ça me fait peur ». Je lui réponds qu’elle ne se tient pas très loin du bord non plus. « Oui mais moi je suis assise » me répond-elle. C’est vraie que la falaise est impressionnante, un paradis des grimpeurs certainement. On en vient à parler un peu, elle a fait le PCT (Pacific Crest Trail) à 24 ans. Type de Te Araroa le long de la côte ouest américaine. Elle vient d’arriver ici pour la saison et connaît pas mal les parcs de l’ouest venant d’Edmonton. Elle me donne donc quelques conseils de randos à faire. On partagera toute la redescente ensemble. Sachant que je dors dans mon van, elle me laisse ses coordonnées si jamais j’ai besoin, je pourrai venir me garer chez elle. Entre voyageurs, le contact est facile, l’échange et l’entraide également. Pas besoin de vous dire que je finirai ma journée difficilement entre les maintenant traditionnels jacuzzi et hammam. Il me faut en général peu de temps pour fermer les yeux après ces journées entre sport et relaxation.


Lundi 4 juin (A/R Banff et sport indoor)
Je comptais mettre les voiles vers le parc de Banff aujourd’hui. J’y suis effectivement entré, mais devant le peu de randonnée possible à réaliser, je fais demi-tour pour revenir me dépenser dans la salle de Canmore. Je décide de sauter Banff le lendemain en partant directement sur le parc de Jasper qui devrait présenter davantage de sentiers ouverts. Petite journée off donc pour aujourd’hui.


Mardi 5 juin (Route entre Banff et Jasper)

Ce trajet est tout simplement réputé comme l’un des plus scéniques au monde!! Et je dois dire que je comprends pourquoi, les paysages y sont vraiment magnifiques. Alors bien sûr, l’affluence du monde, et nous ne sommes que début Juin, tend à me rendre moins agréable le goût de ces paysages. On est plus ici sur de la consommation de masse. J’arrive tout de même à prendre un peu de plaisir grâce aux longs arrêts que je fais. C’est vrai que certains paysages y sont vraiment incroyables.


En revanche, j’oublie l’envie d’aller marcher sur le glacier Athabasca, lorsqu’en arrivant sur place, j’apprends et peux voir des bus spéciaux rouler dessus. Parc Canada a donc bien vendu la nature même de sa mission au plus offrant. Sincèrement, faire rouler des bus sur un glacier lorsqu’on connaît la situation, et ceci dans l’un des plus beaux parcs naturels du monde, eh bien je dis que ça vaut bien un mail à ces derniers, que je ferais 4 jours plus tard. Inacceptable! Les touristes n’ont qu’à y aller à pied et s’ils ne peuvent pas, alors ils peuvent l’observer de très près, sur un parking situé juste en contrebas du glacier. Bref, je marcherai un jour sur un gros glacier, mais certainement pas ici. Je rejoins ainsi le camping le plus proche pour passer la nuit.

Journée en demie teinte donc, entre la beauté des paysages d’un côté, et le trop plein de monde de l’autre. Le comportement de consommation se transcrit inévitablement dans leur manière de faire du tourisme. Je n’ai bien sûr pas le monopole du comportement touristique parfait, mais je sais prendre un peu de recul et observer la situation. Il te suffit d’imaginer les personnes arriver, poser et repartir sans avoir pris le temps d’observer, même pas 5mn, pour comprendre ce que je veux dire. J’imagine la scène tournant presque à la bousculade durant l’été, au vu de certains comportements. Avoir vu et être vu sans prendre le temps de regarder, tel est le dicton du touriste des temps modernes. Dans mes photos ne voyez pas du « vous voyez ce que j’ai fait » mais plutôt « regardez la chance que l’on a d’avoir une aussi belle planète, riche et diversifiée. En ce sens, elle mérite d’avoir toute notre attention ».

Voilà l’émotion que j’aimerais que tout le monde ressente à travers ces photos. L’envie de sortir observer, l’envie de protéger l’existant, la curiosité de l’inconnu.


 

Mercredi 6 juin (18 km – 1000m D+ / 1000m D-)

Après deux jours d’arrêt je suis bien décidé à reprendre le chemin à pied. Je termine donc la route jusqu’à Jasper et prend la direction du Mont Whistler. Un téléphérique y monte également, mais forcément le goût du sommet est beaucoup moins enviable. À mon départ, je dépasse une petite famille, une fille dans le dos, l’autre qui marche. Je me dis qu’il ne sont pas encore en haut, j’y reviendrai plus tard. La montée est un peu moins raide que les deux derniers sommets, mais les cuisses travaillent fort. Les gouttes perlent sur un front chauffé par la cadence rapide que j’inflige au reste de l’organisme. L’intensité de l’effort ne fait que décupler la récompense m’attendant en haut. Car c’est une vue à 360° imprenable que je vais découvrir.

Il te suffit d’écarter les bras, de fermer les yeux, de te percher sur un rocher pour avoir la sensation de voler.


Je passerai près de 2h au sommet, à contempler depuis une chaise ou un bout de rocher, les montagnes qui m’entourent.
Inévitablement, le moment de la redescente arrive. Après 20 mn, je croise la petite famille dépassée au départ de la rando 4h plus tôt. Je ne peux alors m’empêcher de les féliciter. Je pensais au fur et à mesure de l’ascension, qu’ils feraient demi-tour à cause des deux enfants en bas âges. Non, la plus grande (6-7ans) a marché une bonne partie de la montée et au moment où je les croise, le père en porte une dans le dos (comme depuis le départ) et une dans les bras. La montée est raide à pic (30% environ où ils sont). Je me dis, voilà une belle leçon de parents : ne pas montrer le chemin le plus facile et montrer qu’il faut faire des efforts pour obtenir la récompense au bout.

Nous échangeons 5mn, avant que nous reprenions chacun des directions opposées. En arrivant au parking, je rajoute une petite séance pompes, abdos, gainage sous le beau soleil avant de prendre ma douche caché dans la forêt. Julie m’avait indiqué une super rando à faire à côté du plus haut sommet des Rocheuses Canadiennes, le mont Robson. Petit tour par Jasper pour prendre les conditions météo à venir et l’état du chemin. Ils me confirment que tout est bon. Je n’ai donc plus qu’à savourer un bon repos ce soir avant de passer ma première nuit en tente dans l’arrière pays. Enfin!


Jeudi 7 vendredi 8 juin (44km – 850m D+ et D-)

Je me lance donc ce matin en direction du Mont Robson. Je passe pour la première fois en Colombie Britannique. Je parie sur le fait qu’il me restera des places de camping libres autour du lac Berg, car c’est premier arrivé, premier servi. En arrivant au centre d’informations, j’obtiens de suite le camping que je souhaitais, la journée promet d’être belle d’autant que je devrais avoir deux journées d’à peu près beau temps avant que la pluie ne revienne ce week-end. Je décide de partir léger en n’embarquant, pour seule nourriture, que quelques barres et noix en tous genres, séchées. Je fais donc un gros repas avant de partir et me lance vers midi sur le sentier.

Je ne le sais pas encore mais je m’apprête à vivre l’une de mes plus belles journées de voyage depuis mon départ il y a maintenant 7 mois. Le sentier commence tranquillement pendant les dix premiers kilomètres, avec une montée douce et constante à proximité d’une rivière. Il serpente dans une forêt humide de cèdres géants. Ils doivent faire entre 30 et 40 mètres pour certains. Les saveurs et senteurs sont douces. Il règne ici, dès lors que tu t’écartes de la rivière, un calme absolu. L’atmosphère y est paisible et sereine, à l’image des mouvements de balancier de ces arbres géants. Plus en amont, la rivière laisse place à son affluent, le lac Kinney. Les fines particules de limons en suspension dans ses eaux (provenant de la poussière glaciaire) font réfracter la lumière dans des teintes de bleu turquoise. Le tout baigne dans un fond forestier semi-alpin. Bref petit aperçu en image…

Après environ 2km, je rejoins l’amont du lac, dans une vallée glaciaire ouverte. Je suis sur un amas de galets déposés par les eaux. Il règne dans ce lit de rivière asséché une chaleur intense. Le corps est chauffé de tous côtés : par les rayons du soleil en haut, par le dégagement de chaleur des galets en bas. Pourtant, sur les flancs des collines qui m’entourent, s’écoulent des cascades de plusieurs centaines de mètres. Rien ne leur résiste ; ni les sapins, ni la roche. C’est alors que le chemin commence à s’élever réellement. La pente régulière de la rivière laisse place à une succession de cascades imposantes, déversant des tonnes d’eau à la seconde sur le substratum rocheux qui tente, tant bien que mal, de résister à cette furie.

Et puis, une fois l’éperon rocheux de plusieurs centaines de mètres de haut passé, tu découvres à nouveau le sommet du Mont Robson. Sur son autre face cette fois; celle cachée aux touristes de passage. Un sommet formé de pentes acérées recouvertes de neige, à partir duquel s’écoulent deux langues de glace. Et toi, petit homme au pied de ce colosse gelé, tu prends une claque lorsque tu découvres ce que tu n’avais jusqu’à aujourd’hui vu qu’à travers des documentaires. Tu te trouves bien dans un environnement exceptionnel réunissant, forêt, lac turquoise, glaciers et montagne. Des glaciers que tu peux toucher du doigt, à travers lesquels ton regard se perd dans le nombre incalculable de crevasses qui le découpent. Alors, tu fermes les yeux, prend deux bonnes inspirations et les ré-ouvrent…. non tu ne rêves pas, tout cela est bien devant tes yeux pour de vrai.

Tu marches bien au milieu d’un petit paradis, car, n’attendais pas la mort pour parier sur le paradis, il existe sur terre à bien des endroits pour celui qui est un peu curieux. Mieux encore, je vais planter la tente au bord du lac, avec vue directe sur le Robson et ses glaciers.
À partir de là, je ne vais plus bouger du bord du lac jusqu’à la nuit tombée. Au point de me geler les mains dédiées à l’écriture. Pourtant comment passer à côté de la tragédie de ce décor ! Car, à qui sait observer un minimum, il apparaît qu’un des deux glaciers remontent véritablement sur les pentes du Robson, laissant devant lui sa moraine frontale (amas de poussière de roche transporté par le glacier). Le second atteint encore le lac mais les moraines latérales trahissent le rétrécissement important de la langue glaciaire. Comment ne pas penser à ce qui se trame pour ces derniers. Leur disparition pure et simple. Il faut en avoir vu une fois pour en comprendre la beauté. Je ne parle pas de photos, je parle de prendre le temps de l’observer, de l’écouter. Car ces masses de glaces sont en mouvement permanent. Elles font résonner de douleur leur recul grandissant, à coup de craquements sourds dans toute la vallée. Comment ne pas penser au fait que d’ici quelques dizaines d’années, les personnes qui viendront ici ne pourront plus admirer ce spectacle. Je me sais extrêmement chanceux de pouvoir profiter de ces moments, mais encore plus de savoir les apprécier à leur juste valeur. Car ces instants passés ici auront été d’une intensité rare, un moment hors du temps.

Ils me démontrent une fois de plus, tous les artifices que l’on se crée dans la vie de tous les jours, à s’enfermer chez soi parce qu’on est fatigué du boulot qu’il faut conserver pour rembourser ses dettes, quand vivre dehors demande si peu de moyens et offre tellement plus d’émotions, simples mais authentiques. Comment ne pas se sentir 10 000 fois plus vivant ce jeudi soir que n’importe quel autre jeudi soir après sa journée de travail ? Sortez, rêvez, respirez! J’espère que les images vous permettront de ressentir un peu l’atmosphère de ce lieu.


Samedi 9 au lundi 11 juin (relax – écriture – sport indoor)
Le retour de la pluie me fait à nouveau composer et couper avec la randonnée. J’en profite pour pas mal écrire en bord de rivière le samedi, réserver une randonnée début Juillet et faire du sport en intérieur en attendant le retour des beaux jours. Il aura même neigé à nouveau, signe que la belle saison n’est pas encore complètement lancée ici.


Mardi 12 juin (9km – 700m D+ – 700m D-)

Il s’agit de mon dernier jour de marche avant de me diriger vers Edmonton. La météo est avec moi, le soleil a refait son apparition. Aujourd’hui, j’ai prévu une rando plutôt courte avec là encore, du dénivelé. Son plus grand avantage est l’existence de sources thermales chaudes situées à son point de départ (donc d’arrivée). Le sentier se dresse sur les derniers contreforts du parc de Jasper dont les paysages semi-alpin des sommets sont reconnus par ici. Après avoir rejoint le point de départ de ce dernier, je ne perds pas de temps en route et avale les 4,5km et 700 mètres de dénivelé d’une traite. Il s’agit presque d’un petit échauffement puisque j’atteins le sommet en 1h, sans trop de difficultés. Seul le vent m’aura finalement arrêté à 100 mètres de ce dernier pour me couvrir. Car si le temps n’est pas à la pluie les rafales de vent aujourd’hui en haut sont d’une rare intensité. Il semble que rien ne puisse pousser par ici si ce n’est de la végétation rase. Mon short se déforme dans tous les sens au rythme des rafales me fouettant les cuisses.

En certains endroits, tu as du mal à te tenir debout et trouver ton équilibre. Une guide accompagnant un groupe de trois personnes m’avouera qu’elle n’a jamais eu autant de vent et si fort ici. Ils feront demi-tour après 10-15 mn en haut. De mon côté, je ne peux faire demi-tour si vite. J’oblige l’organisme à résister aux conditions dantesques car de là-haut, la vue est une nouvelle fois exceptionnelle.

Les montagnes enneigées alentour, tombent à pic dans des vallées profondes recouvertes de forêt. Au fond de ces vallées circulent des rivières semblant serpenter entre les sapins. Ce sont elles qui façonnent cet environnement aujourd’hui, imposant leur tracé à la végétation et donnant toujours plus de relief aux massifs qu’elles découpent. Comment voulez-vous faire demi-tour si vite devant de tels paysages, même avec des rafales à 100 km/h?


Alors j’entre-coupe les séances photos et observations par quelques pas de course pour me réchauffer un peu. À consommer sans modération.

Au bout de 50 mn dans ces rafales incessantes, je finis par prendre le chemin de la descente. À mon arrivée en bas, je n’ai plus qu’à aller me relaxer dans des piscines de sources thermales aménagées au milieu de ces montagnes. J’y passerai plus de 2h à alterner eaux froides et chaudes pour le plus grand plaisir du corps. Autant vous dire qu’à la sortie, je suis vidé de toute énergie. Il faut cependant reprendre la route en direction d’Edmonton où je rejoins le lendemain Michel, un ami de Daniel pour de nouvelles aventures à suivre dans le prochain épisode.

Cette première étape dans les Rocheuses aura donc déjà été riche en découvertes et beaux paysages, en attendant de pouvoir profiter d’une meilleure météo je l’espère à venir, et d’un peu plus d’arrière-pays dans mes randonnées. L’aventure continue et n’en finit pas d’apporter son lot d’émotions et de surprises…

4 commentaires sur “Vers les grands espaces de l’ouest Canadien”

  1. Cc poulet, et oui le come back.
    Encore une fois tu nous fais tous simplement rêver. Paysages époustouflants, anecdotes croustillantes, tout est fait pour donner le goût du voyage.
    Je vois que tu as pu croiser ces mastodontes du mésozoïque, magnifiques espèces disparues qui resteront au centre de mes passions
    Je voulais te dire également qu’avec la miss nous partons en Nouvelle Zélande pour 3 semaines au moment du nouvel an. Et oui nous avons craqué. Nous allons tenter de faire l’île Nord et peut être un petit tour dans la sud 😀
    En attendant la suite de tes aventures, voici un petit proverbe canadien qui caractérise bien ce récit « Deux choses que les parents doivent offrir à leurs enfants : les racines et les ailes »
    Je pense que pour toi, tu as tout
    Pour finir, en cadeau un autre petit proverbe : « A force de taper sur le clou, on fini par l’enfoncer »
    Aller, la biz et à bientôt.

    1. Ahah!!! À la bonne heure!! Proverbes excellents!! Et je vais t’envoyer quelques trucs à faire!! Prévois l’île du Sud aussi obligé ! C’est cool que tu continues de suivre! On se tient au jus!! La biz gros!!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *